Écriture : les cahiers au feu, le bic au milieu ?

 

Dès 2014 aux États-Unis, l’apprentissage de l’écriture cursive ne sera plus obligatoire. Une manière de dégager du temps pour maîtriser un clavier dès la quatrième primaire. Chez nous, le débat semble irréel. Même si les spécialistes s’accordent sur le fait que l’école devrait mieux former les élèves à l’outil informatique.

 

Les petits écoliers américains pourront bientôt jeter leurs cahiers au feu et leurs bics au milieu. L’écriture cursive vit ses dernières heures au pays de l’Oncle Sam. Dès 2014, son apprentissage ne sera plus obligatoire dans 45 États sur 50, conséquence de l’instauration d’un programme pédagogique commun en mathématique et en anglais. La maîtrise du clavier, par contre, devient un objectif à atteindre dès la quatrième primaire.

Que les amoureux de l’encre et du papier se rassurent toutefois : pas question de ne plus inculquer la rédaction manuelle ! Aux USA, les élèves s’initient d’abord à l’écriture scripte, soit en lettres détachées, avant de s’attaquer quelques années plus tard à leurs variantes attachées, que d’aucuns estiment beaucoup plus difficiles à dompter. Une question culturelle, paraît-il. La décision des autorités américaines ne servirait donc qu’à dégager davantage de temps pour la formation au traitement de texte informatique ; chaque établissement pouvant cependant continuer à inculquer les deux graphies habituelles.

Reste que cette évolution pédagogique américaine semble bel et bien traduire une évolution sociétale. Vous, adultes qui lisez ces lignes, depuis quand n’avez-vous plus tenu un crayon entre vos doigts ? Un sondage mené en Grande-Bretagne révèle que 40 % des répondants ne l’avaient plus fait depuis six mois. Gageons qu’une enquête similaire effectuée en Belgique ne livrerait pas de résultats forts éloignés. De là à penser que l’écriture manuelle perd peu à peu de son utilité…

Qui peut par contre prétendre connaître son clavier dans les moindres détails ? De ce côté-ci de l’Atlantique, ce serait plutôt en ces termes qu’il faudrait poser le problème. « Même s’il a bien fallu abandonner un jour l’écriture gravée sur la pierre et la plume et l’encre, il ne semble pas à l’ordre du jour de laisser tomber le stylo et le papier ! », s’exclame Sylvie Van Lint, chercheuse au sein du service des sciences de l’éducation de l’ULB. « Par contre, savoir se débrouiller avec un clavier pourrait être une matière davantage enseignée dès les primaires. Mais il faut constater qu’à l’heure actuelle, l’apprentissage de l’utilisation d’un traitement de texte de façon optimale est encore peu répandu. » L’école ne se serait ainsi pas suffisamment à la page en matière de numérique (air connu). « À l’ère de l’informatique, il faut aller de l’avant, » juge Martine Poncelet, docteur en psychologie du langage à l’ULg, « écrire sur un ordinateur offre des tas de possibilités et d’avantages indéniables : mieux structurer ses idées, une correction plus aisée, la capacité de diffuser facilement un texte, etc. » Tout comme l’acte graphique encourage la dextérité, la coordination des mouvements, la structuration des idées, la distinction gauche-droite… « Il me semble qu’il faut conserver les deux, » poursuit-elle, « je nous vois mal abandonner le bic ! »

« Ce n’est pas parce qu’on a inventé un jour la calculatrice que l’on n’enseigne plus les mathématiques aux enfants ! », ajoute Sylvie Van Lint. Certains tirent toutefois « la sonnette d’alarme ». Comme Tatiana De Barelli, coach pédagogique et graphothérapeute qui, suite à l’épisode américain, a décidé d’organiser une « journée de l’écriture », le 19 octobre prochain à l’Institut Marie Haps à Bruxelles, en compagnie de confrères canadiens et français. « Nous sommes en présence d’un faux débat : on a l’impression qu’il faut choisir entre l’écriture cursive et son pendant informatique. C’est là qu’est le danger ! Car l’une n’empêche pas l’autre, » estime-t-elle, «&nbspje suis toujours surprise de constater que la plupart des enseignants ne se rendent pas compte de l’importance de l’écriture cursive. Elle entraîne des connaissances artistiques, psychologiques… » Et d’avancer, par exemple, qu’un enfant qui écrirait mal serait peut-être un enfant mal dans sa peau.

Bref, les écoliers belges ne sont sans doute pas prêts à jeter leurs cahiers au feu et leurs bics au milieu. Même si tous les spécialistes semblent s’accorder pour dire qu’étant donné l’invasion du numérique dans nos vies, l’écriture cursive sera probablement appelée à céder progressivement un peu de son hégémonie au profit du clavier. Histoire que tous les enfants se retrouvent égaux face à l’ordinateur. « L’appropriation de l’outil informatique fera tôt ou tard partie de l’apprentissage de base, » conclut Martine Poncelet, « et à mon avis, plutôt tôt que tard. »

Mélanie Geelkens

 

Article publié le 26 septembre 2013 sur SudInfo.be